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  • Ibrahima SANGARE

Guinée : Un diagnostic de l’opération financière conclue.

Dernière mise à jour : 8 oct. 2023

Guinée :Un diagnostic de l’opération financière conclue entre le Gouvernement guinéen et l’Association Professionnelle des Banques*.



Sans parler de l’opportunité économique et politique de la décision du Gouvernement, représentée par le Ministre des Finances, et du Gouverneur de la BCRG d’échanger les réserves obligatoires des banques commerciales du pays à la banque centrale contre des titres de dettes de l’Etat guinéen, cette colonne a vocation à éclairer les citoyens sur cette opération, sa portée et ses conséquences économiques et financières avec un regard indépendant et de spécialiste.

D’abord, il est utile de rappeler que le système bancaire, et plus généralement le système financier, ne fonctionne que sur la base de la confiance du public au système, et que les réserves obligatoires des banques commerciales à la banque centrale constituent l’un des instruments dont disposent les autorités monétaires du pays (i.e., la BCRG en Guinée) pour maintenir cette confiance. L’activité bancaire traditionnelle consiste à collecter les dépôts auprès des clients et octroyer des crédits aux emprunteurs en besoin de financement. Or les dépôts, étant sous forme d’argent liquide (i.e., de cash), sont de très courtes durées et volatiles alors qu’en face, les actifs bancaires sous forme de prêts sont de durées relativement longues. Les banques commerciales font donc face à un risque que les clients déposants, à n’importe quel moment, se présentent massivement aux guichets des banques pour retirer leur argent liquide (ce qu’on appelle la ruée bancaire). Lorsque les réserves des banques commerciales ne sont pas suffisantes pour répondre à cette demande de cash, elles font alors face à un risque de liquidité, qui, sans intervention des autorités monétaires, pourrait conduire à une crise bancaire. C’est pour cette raison que les autorités en charge de la régulation bancaire (i.e., la banque centrale) exigent aux banques commerciales un minimum de réserves obligatoires déposées auprès d’elles afin de sécuriser la demande de liquidité des déposants en période normale (c’est-à-dire en absence de la ruée bancaire).

Les réserves obligatoires sont donc une exigence réglementaire que les autorités monétaires d’un pays imposent aux banques commerciales, fixant un minimum d’actifs liquides que doivent détenir ces dernières auprès de la banque centrale pour garantir les dépôts de leurs clients. Plus précisément dans le cas guinéen, il s’agit d’un minimum d’actifs liquides, majoritairement du cash, que chaque banque commerciale doit déposer auprès de la BCRG comme garantie des dépôts mis à sa disposition par les citoyens, les commerçants, les artisans, les entreprises y compris d’autres banques. Ce sont donc une partie des dépôts de tous les clients des banques commerciales qui est stockée à la banque centrale en guise de précaution pour faire face à des retraits de cash en période normale. Il s’agit alors d’un filet de sécurité pour les clients des banques, d’une contrainte pour les banques elles-mêmes, et à la fois, d’un instrument prudentiel et de politique monétaire.

Un filet de sécurité parce que, les réserves obligatoires, même insuffisantes en période de ruée bancaire où les banques commerciales ne seraient pas en mesure d’honorer les retraits massifs de cash, contribuent à construire la confiance des clients aux banques puis qu’ils savent qu’ils auraient, au pire des cas, une partie de leurs dépôts en cas de besoin. Les réserves obligatoires sont un instrument prudentiel puis que leurs niveaux peuvent être ajustés par les autorités prudentielles (i.e., la banque centrale dans le cas guinéen) afin de réguler la prise de risque des banques commerciales. Elles sont également un instrument de politique monétaire puis que la banque centrale peut jouer sur leurs niveaux en vue de réduire ou d’augmenter la quantité de monnaie qui circule dans l’économie, et donc in fine d’agir sur le niveau de l’inflation générale des prix. Elles sont une contrainte pour les banques commerciales puis qu’elles réduisent l’ampleur de leurs opérations rémunératrices, donc leurs profits.

Ensuite, revenons à l’opération de financement mise en place par le Gouvernement guinéen sous la forme de protocole d’accord avec l’Association Professionnelle des Banques. L’article 2 de ce protocole expose clairement le mécanisme du dit financement.

D’une part, l’Etat guinéen émet des titres de dette pour 5000 milliards de FG qui sont achetés à l’aide des réserves obligatoires des banques commerciales stockées à la BCRG moyennant des intérêts sans impôts pour ces dernières. Cela veut tout simplement dire que le Gouvernement guinéen récupère l’argent qui constituait les réserves obligatoires détenues par les banques commerciales à la BCRG et rémunèrent ces banques commerciales en contrepartie. Etant donné que le niveau total de ces réserves obligatoires au 15 septembre 2023 était de 5240 milliards de FG et que le Gouvernement n’aura pas du mal à satisfaire son besoin de 5000 milliards de FG au terme de l’opération au vu des conditions financières très avantageuses proposées aux banques, ce mécanisme de financement signifie qu’à la fin de l’opération, soit au milieu du mois d’octobre, il n’existera plus de réserves obligatoires suffisantes à la BCRG pour satisfaire le minimum réglementaire ou qu’il n’en existera tout simplement presque plus. Notez bien que la somme d’argent dont on parle constitue le stock de réserves obligatoires accumulées durant plusieurs mois voire plusieurs années et que les réserves obligatoires se renouvellent continuellement (flux de réserves obligatoires). Malgré ce renouvellement, il sera difficile de reconstituer les 5000 milliards de réserves récupérées par l’Etat à court et moyen termes. D’autant plus que pour le besoin du même montage financier, la BCRG a décidé d’abaisser le taux de réserves obligatoires de 15% à 13%, et plus grave, à la demande des banques commerciales (voir l’article 1 du protocole d’accord), et de réduire également son taux directeur de 11,5% à 11%. A partir de là, le lecteur pourrait deviner aisément les conséquences d’une telle opération sur la stabilité financière du pays via la solvabilité ou la liquidité des banques commerciales.

D’autre part, et cela est plus qu’inquiétant, dans le protocole d’accord, le Gouvernement met en place à travers la BCRG une ligne spécifique de refinancement inconditionnelle des banques commerciales souscriptrices durant toute la validité des titres de dette qu’elles détiennent à hauteur du montant financé. Cela fait de ce qui était une opération d’échange entre la dette publique et les réserves obligatoires des banques commerciales, tout simplement, une opération de planche à billet déguisée. Ce que les profanes appellent tout béatement « opération de levée de fond » n’est rien d’autre qu’un maquillage de la planche à billet puis que la BCRG crée la monnaie ex nihilo sans contrepartie en création de richesse.

En vous épargnant de la discussion sur l’opportunité économique et politique d’une telle opération et sur l’utilisation qui serait faite de cet argent par l’Etat, j’aimerais enfin vous exposer quelques conséquences économiques et financières non exhaustives que pourrait avoir l’opération de financement mise en place.

Sur le plan de la stabilité financière, les autorités prudentielles du pays en l’occurrence la BCRG se privent d’un instrument micro et macroprudentiel en ramenant, à court et moyen termes, le niveau du stock des réserves obligatoires à un niveau insignifiant au regard des engagements des banques commerciales en termes de dépôts. Tout choc exogène ou endogène sur le secteur bancaire, par exemple une forte demande de liquidité de la part des clients, pourrait mettre à risque tout le système bancaire sauf si la BCRG revient au secours avec la planche à billet car elle ne dispose plus des réserves obligatoires pour y puiser de la liquidité. De plus, comme les banques elles-mêmes sont des déposants entre elles et aussi se prêtent entre elles, ce montage financier, en fragilisant les banques qui n’ont pas assez d’assise financière pour se constituer une marge de liquidité de précaution, pourrait causer une crise de liquidité dans le marché interbancaire. Et là encore, sauf en présence d’une intervention de la BCRG par la planche à billet. D’ailleurs, la ligne spécifique de refinancement inconditionnelle mise en place dans le protocole d’accord a été prévue par anticipation de cela. Finalement, cette opération, à travers la ligne de refinancement inconditionnelle, donne un feu vert aux banques commerciales dans la prise de risque car elles pourraient octroyer des crédits domestiques (le peu qu’elles feront) désormais sans trop se soucier de la solvabilité des emprunteurs puis qu’elles reçoivent facilement et gratuitement de la liquidité de la banque centrale et pourraient même avoir la possibilité d’investir cette surabondance de liquidité à l’étranger. Ce qui évidemment créerait un risque systémique pour tout le secteur bancaire guinéen. Enfin, ce montage financier accroit le niveau d’endettement déjà élevé de l’Etat guinéen eu égard à ses capacités de remboursement dans une transition où la mollesse de l’activité économique réduit les recettes publiques. Cela fragiliserait davantage les comptes publics du pays et mettrait à risque les finances publiques et le système financier du pays qui détient des titres de dette de l’Etat.

Sur le plan de la politique monétaire, la première conséquence terrible de ce montage financier pour l’économie guinéenne est qu’il sonne l’enterrement de l’indépendance de la banque centrale et de la politique monétaire vis-à-vis du politique (i.e., du Gouvernement) et des banques commerciales. C’est du jamais vu dans l’histoire monétaire contemporaine que les banques commerciales dictent directement la politique monétaire d’un pays (voir l’article 1 du protocole d’accord). L’influence du Gouvernement sur la banque centrale en l’incitant à la planche à billet n’est pas nouvelle en Guinée (Cf. aux années sombres du régime de Lansana Conté) et c’est d’ailleurs la tentation de tous les Gouvernements du monde, mais une banque centrale qui résiste à cette tentation est celle qui atteint son objectif de stabilité monétaire et des prix. La soumission de la BCRG au Gouvernement et aux banquiers commerciaux, comme l’histoire monétaire du monde l’a montrée, conduira inévitablement à l’explosion de l’inflation en Guinée et à la forte dépréciation du franc guinéen vis-à-vis des devises internationales. De plus, le drame pour ce pays est qu’au moment où le monde entier combat l’inflation élevée par une politique monétaire restrictive et où l’inflation en Guinée est essentiellement importée, la BCRG non seulement se prive d’un instrument précieux de politique monétaire (que constituent les réserves obligatoires) pour lutter contre l’inflation, mais pire, elle ouvre le robinet pour alimenter l’inflation et ses conséquences néfastes dans le pays. C’est dramatique !

Sur le plan macroéconomique, la conséquence la plus immédiate de ce montage financier pourrait être l’éviction du secteur privé non bancaire (i.e., les ménages et les entreprises) du marché de crédit à travers des taux d’intérêt élevés et la réduction des expositions bancaires aux entreprises et aux ménages, puis qu’une grande partie de la liquidité disponible est aspirée par l’endettement public. Ce qui accentuerait le ralentissement de l’activité économique déjà visible dans le pays en transition politique à travers la baisse de l’investissement privé. Même si sur le plan de la croissance économique, l’utilisation de cet endettement dans la construction des infrastructures pourrait contrebalancer le ralentissement potentiel né de l’effet d’éviction, il en serait moins le cas si les infrastructures programmées sont non productives. De plus, cette opération de planche à billet déguisée marque la dominance de la politique budgétaire du Gouvernement de transition sur la politique monétaire et l’indépendance de la banque centrale, conduisant à la possibilité d’une hyperinflation dans le pays. Aussi, le risque de surendettement de l’Etat pourrait s'accroitre si le Gouvernement ne faisait pas des réformes structurelles rapidement pour améliorer ses capacités de remboursement.

Pour finir, en économie, tout comme en matière d’actes médicaux en médecine, toute décision de politique économique doit obéir à une analyse coût-bénéfice ou risque-bénéfice afin de juger de l’opportunité de la décision. Au vu des coûts potentiels de ce montage financier pour l’économie guinéenne, est-ce que les bénéfices économiques attendus valent de faire supporter ces coûts au pays ? Est-ce que le montant emprunté sera entièrement investi dans les infrastructures comme prévu ? Quid de la surfacturation et des pots-de-vin ? Est-ce que ces infrastructures seront de bonne qualité et productives ? N’y avait -il pas d’autres moyens de financement de ces infrastructures autres que cet endettement colossal de l’Etat ? Telles sont des questions que les décideurs et les citoyens devraient se poser afin de défendre l’intérêt supérieur du pays dans une telle décision.

Par Docteur Ibrahima SANGARE, Economiste Senior dans l’Eurosystème (i.e., le système européen des banques centrales).

*Les points de vue exprimés dans cette colonne sont les miens et ne reflètent pas nécessairement ceux des institutions de l’Eurosystème.


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